Le 28
avril 1944 est le cadre d'un événement très important
pour l'aviation suisse. Vers 02h17, un Messerschmitt 110 G-4, chasseur
de nuit, du NG 5 codé C9+EN piloté par l'Oblt Johnen
crédité de 17 victoires, se pose à Dübendorf
à la suite d'une brusque chute de pression d'huile moteur.
Cet appareil étant équipé du tout nouveau radar
de détection de nuit tenu secret, le SN-2 Lichtenstein, les
autorités allemandes exercent de terribles pressions auprès
du gouvernement helvétique, alternant menace (raid de commando
sur la Suisse) et offre (possibilité d'acquérir 12 chasseurs
du dernier modèle Me 109 G-6) et ce afin d'obtenir sa destruction
avant qu'un service d'espionnage allié ne puisse examiner ses
équipements sophistiqués.
Finalement, l'avion est détruit, le 19 mai, devant une commission
suisse et allemande. Son pilote retourne en Allemagne, le 23 mai,
où il poursuit ses exploits en totalisant 34 victoires de nuit
à la fin de la guerre.
Après le paiement de 6 millions de francs or, les six premiers
Me 109 G-6 (G pour Gustav) sont livrés sur le terrain de Dübendorf,
le dimanche 20 mai vers 11 heures, par des pilotes allemands habillés
en civil. Lors du survol en rase-mottes de l'aérodrome par
ces avions de chasse, la tension étant très vive à
la suite des pénibles négociations sur l'affaire du
Me 110 G-4 ; ces appareils aux croix noires engendrent une certaine
panique au sein du personnel au sol qui croit à une opération
de représailles allemande.
Ces Messerschmitt 109 G-6 arborent leurs codes radio d'usine avec
les marques de nationalité allemande, ils sont fabriqués
par Messerschmitt à Regensburg et seront immatriculés
de J-701 à J-706.
Un deuxième lot de six avions se pose le 23 mai suivant et
contrairement aux premiers livrés, tous ces appareils sont
équipés de la verrière grande visibilité
appelée Erla et de la dérive haute réalisée
en bois équipant les derniers Me 109 G. Repeints partiellement,
ils seront immatriculés de J-707 à J-708.
Ces douze Me 109 G sont utilisés en priorité par l'escadrille
de surveillance basée à Dübendorf, puis versés
à la Fl.Kp. 7.
Tout comme les Me 109 E-3, ces avions sont livrés avec un collimateur
de modèle ancien : le Revi C/12D, alors que les G-6 de la Luftwaffe
utilisent le Revi C/16 plus moderne.
D'abord enchantés par les performances de ces appareils, les
pilotes helvétiques rencontrent rapidement des difficultés
après une quinzaine d'heures de vol environ. En effet, ces
machines comportent de nombreux vices de réalisation dus aux
matériaux de mauvaise qualité employés et aux
sabotages invisibles commis en usine par les travailleurs forcés.
Progressivement, au cours des pannes, on découvre des roulements
à billes de vilebrequins non-trempés, des paliers de
bielles non-goupillés et l'absence de roulement de roues remplacé
par du buis ! Ce bois très dur a la particularité de
se lisser par frottement.
D'autre part, un ancien mécanicien sur ces machines me fit
cette surprenante révélation: on trouva sur certains
vilebrequins cette inscription en français marquée au
crayon électrique «Nous travaillons, mais nous sabotons».
Cette découverte fut déterminante dans l'urgence de
cesser toute activité avec les Gustav. Les autorités
suisses émettent une protestation auprès du ministère
de la Luftwaffe qui rétorque que ces appareils sont fabriqués
avec une espérance de vie opérationnelle de 8 heures,
par conséquent, les suisses peuvent être satisfaits d'avoir
put effectuer 15 heures de vol sans problèmes.
Une tentative de réfection de ces Messerschmitt Me 109 G-6
est entreprise par les ateliers helvétiques, mais les résultats
obtenus ne sont pas probants et le coût important de cette révision
générale incite le Haut Commandement à se séparer
de ces avions décidément fort onéreux et problématiques.